CHÂTEAU DU CÈDRE, l’EXTRA LIBRE
Sur les rives du Lot, le malbec du Cèdre rebat les cartes du cépage, et de l’appellation Cahors. C’est le fait d’hommes libres, des autodidactes, des Flamands venus s’ancrer au cœur du causse cadurcien. Sur les éboulis calcaires comme sur les hautes terrasses de galets roulés, la sensuelle fraîcheur de leurs vins fait merveille. Une rencontre s’imposait.

PASCAL AU CHAI, JEAN-MARC À LA VIGNE: LES FILS DE CHARLY ONT FAIT DU CÈDRE TOUT À LA FOIS UNE RÉFÉRENCE ET UN ORIGINAL DE L’APPELLATION.
Avant même d’avoir trempé ses lèvres dans un verre de champagne, dont la cour de Saint-Pétersbourg fit par la suite grand usage, le tsar Pierre Ier de Russie, réputé pour sa démesure, étanchait sa soif immense avec du vin de Cahors. Les tanins veloutés du vin rouge calmaient sa digestion, rendue difficile par ses nombreux abus. L’empereur de Russie découvre le vin d’Auxerrois, nom historique du malbec, via les marchands hollandais qui récupéraient les barriques arrivées jusqu’au port de Bordeaux grâce à la batellerie du Lot. La rivière qui traverse le vignoble glisse furieusement sur les pentes du Massif central puis adoucit sa course dans le Quercy, dessinant des arabesques en un ballet méandriforme où des alluvions forment un mille-feuille géologique sur lequel des hommes clairvoyants ont planté la vigne.
L’une de ces circonvolutions, celle de Vire-sur-Lot, porte la gloire du vignoble cadurcien grâce à quelques-unes des étiquettes les plus éminentes du coin. Le Cèdre en est. Malgré une histoire relativement récente, la propriété a planté les banderilles de sa renommée par la force et la volonté d’une tribu venue du Nord. L’ancêtre, c’est Léon. À 18 ans, pour fuir la Belgique envahie par les troupes allemandes lors de la Grande Guerre, il pédale depuis les Flandres jusque dans le sud-ouest de la France, loue ses bras de-ci, de-là, jusqu’à trouver l’embauche dans une ferme du Quercy, au Boulvé, à la descente du causse qui regarde le nord. Après avoir appris le français, Léon Verhaeghe conquiert le cœur d’Odette Rajade. Ensemble ils ont un fils nommé Charles. C’est lui le vrai patriarche, celui par lequel tout advient. Il repousse les limites du Boulvé, s’achète une Vespa et va vendre du vin chez l’épicier du coin. En chemin il passe par Vire-sur-Lot, tombe sous le charme de Marie-Thérèse Rives, l’épouse et c’est ensemble qu’ils posent les fondements du domaine.
Les commencements sont en polyculture, on y distille surtout de la lavande. Charles ne se contentera pas de l’arbrisseau buissonnant, la liane correspond mieux à cet ambitieux qui observe ses voisins déjà bien installés : Clos La Coutale, Château de Gaudou, Clos Triguedina… Alors que tous lorgnent du côté de la rivière, lui lève le nez et repère une zone unique qui instinctivement le séduit au débagoulé du plateau, sur les quatrièmes terrasses du Lot. Au départ ce n’est qu’une poignée d’hectares et l’on se gausse de ce « Belge » qui n’y pige rien et échange de belles parcelles bien productives en plaine contre des bouts de terre au pied du plateau aride, recouvertes de caillasses. Fin des années 1950, il plante son premier hectare de malbec en massales, prélevées chez les voisins, sur les éboulis calcaires, terroir qui s’avérera mirifique en surplomb de la rivière. Au centre de la ferme, le cèdre centenaire à l’indolente passivité enracine la famille Verhaeghe dans sa nouvelle patrie, les vins en porteront le sceau.


AU CÈDRE, RIEN SUR LE CAUSSE, TOUT SUR LES TERRASSES, 15 HECTARES D’UN TERROIR PORTÉ PAR LE SOUFFLE DE LA RIVIÈRE, LE LOT.
De l’union de Marie-Thérèse et Charles naîtront deux enfants, Pascal en 1960 et Jean-Marc en 1963. Pour la jeune mère, privée d’école dans son enfance pour travailler dur à la ferme, ses fils doivent faire des études. S’ils traînent pendant leur jeunesse, aident aux travaux de la vigne, tous les deux partent donc à la fac. Pascal aurait pu devenir un brillant physicien et Jean-Marc un remarquable mathématicien. Telle n’était pas leur destinée. Dans le garage du Cèdre où Charly garait sa Vespa, un autre deux-roues a pris place : une Yamaha XT 500 monocylindre qui va jouer un rôle déterminant. Pascal raconte: « Alors que je pars pour le Bol d’Or sur ma moto, je décide de faire un détour chez Jean-Marie Guffens, un autre Belge qui avait planté des vignes dans le Mâconnais. C’était quinze jours avant sa première récolte, son discours me séduit, je me rends compte que c’est possible, que le vin n’est pas seulement ce travail pénible que m’avait décrit ma grand-mère. Après le Bol d’Or je reviens faire les vendanges chez Jean-Marie Guffens et je change radicalement de direction: je serai vigneron et Jean-Marie deviendra mon ami. »
Le jeune Verhaeghe, qui a 20 ans, repart chez Guffens, se spécialise et file en Californie vinifier plusieurs années dans la Napa. Son frère Jean-Marc changera lui aussi de cap en entamant un BTS viti-œno à La Tour Blanche. Mais il n’est pas encore question de revenir sur le domaine où Charles, alias Charly, officie encore. Pourtant, en 1987, l’homme qui a gagné tous ses combats s’incline devant Parkinson. Charles Verhaeghe laisse par la force des choses, en s’effaçant, la place à ses fils. Pascal et Jean-Marc reviennent sur le domaine et, supputant l’origine chimique de la maladie de leur père, passent l’intégralité du vignoble en agriculture biologique sous les lazzis et quolibets des vignerons conventionnels, une fois de plus déroutés par ces « Belges » – ils le resteront toujours – qui ne font décidément rien comme tout le monde.
Goûter le Cèdre, c’est entrer dans l’intimité de la famille Verhaeghe. L’un n’existe pas sans l’autre et vice versa, et il n’est pas besoin de remonter bien loin dans le passé: la mémoire du temps est dans le sol. Les vignes des rives du Lot vont crescendo des premières terrasses jusqu’au plateau calcaire qu’on appelle le causse. Au Cèdre, rien sur le causse mais tout en quatrième et en troisième terrasse. Soit 15 hectares d’un terroir porté par le souffle de la rivière. Les éboulis calcaires, sur des argiles plus ou moins profondes suivant la pente, donnent à la terre une structure légère, atypique pour des malbecs qui « pinotent » selon la 3ᵉ génération, Robin et Jules, les fils de Pascal. Jules aussi a commencé ailleurs; la grand-mère, toujours elle, l’avait dissuadé de devenir vigneron. Le voilà à l’école de commerce où il « s’emmerde » royalement, qu’il quitte pour un BTS vitiœno où il « s’emmerde » à nouveau. Champion de triathlon, passionné de végétal, il regarde pousser ses tomates, éloge de la lenteur, du calme pour cet hyperactif qui se dépense en courant, nageant, pédalant. Être enfermé dans une salle de classe ne lui vaut rien. Il passe l’examen en candidat libre, le réussit et part… pas très loin, chez Elian Da Ros à Marmande et en Corbières car son père lui a refilé le goût du carignan, un raisin aussi impétueux que le malbec. Puis c’est une échappée d’une petite année en Nouvelle-Zélande où il ne rêve que d’une chose: revenir au Cèdre. Comme il a de la suite dans les idées, il rentre et vinifie sa première vendange avec son père en 2019.

LES ÉBOULIS CALCAIRES SUR ARGILES PLUS OU MOINS PROFONDES DONNENT À LA TERRE UNE STRUCTURE ATYPIQUE POUR DES MALBECS QUI « PINOTENT ».
Six années se sont écoulées depuis et, à 65 ans, Pascal passe la main. Sacré par deux fois champion de France de side-car, il dédiera à présent sa forme olympienne à sa passion de la moto, le temps est venu de lâcher. Jean-Marc, quant à lui, est encore à la vigne mais il cédera bientôt sa place sur le tracteur. « Jean-Marc et Pascal, c’était un vrai binôme, imbattable. » Jules sera alors un lien unique entre la viticulture et la cave, il a une énergie à revendre et sait s’entourer.
Aurore Del Vitto, sa compagne, travaille à ses côtés depuis deux ans, la jeune œnologue le seconde sur la partie commerciale, elle a œuvré plusieurs années au rayonnement de Cahors au sein du syndicat d’appellation. Une nouvelle organisation se met en place. Plus jeune, différente, avec une ardeur qui sait l’impétuosité du climat, qui compose avec les difficultés du marché, qui connaît les attentes et les goûts des néoconsommateurs.
Le gel en 2020, la sécheresse en 2022, l’échaudage lors de la canicule de 2023, le gel et le mildiou en 2024! Un vrai baptême du feu pour Jules, qui réagit selon son instinct: « En 2023, début septembre, le thermomètre a affiché 35 °C pendant deux jours. Au bout de ces 24 heures torrides, j’ai goûté les raisins grillés, c’était du caramel, on est passés deux fois dans les rangs pour éliminer les grappes brûlées avant les vendanges. » L’opération fut un succès au vu de la qualité du 2023, rendue possible par le dévouement de l’équipe du Cèdre dont chaque membre, soit 20 personnes, est salarié. Jules est un sachant, intuitif et visionnaire comme son père, comme son grand-père, il sait les défis de l’avenir et la valeur du terroir exceptionnel qui fait du Cèdre un domaine à part dans l’entité cadurcienne. Son style c’est l’assemblage, dont Pascal a toujours été un grand spécialiste. Pascal : « Au départ j’ai voulu comme tout le monde faire du parcellaire, mais je me suis vite rendu compte que l’assemblage des différents terroirs était l’identité du Cèdre, nous sommes les seuls quasiment à avoir ce type de sol. »

« À CAHORS ON A LE MALBEC DU SOL, EN ARGENTINE ILS ONT LE MALBEC « DEL SOL », LE FIL CONDUCTEUR ICI EST LA FRAÎCHEUR. »
Si l’on ajoute à cela un porte-greffe résistant à la sécheresse – Charly devança le réchauffement du climat – et des vignes à petite densité, on comprend mieux la sensuelle fraîcheur des tanins des malbecs du Cèdre. Jules: « Je reconnais qu’en arrivant j’étais moi aussi intéressé par les parcellaires, mais mon père possède un art de l’assemblage que j’admire profondément, et nos terroirs sont des outils énormes pour aller chercher l’identité de la cuvée. » À ces parcelles singulières, Jules a adjoint les 10 hectares du Boulvé, la vigne originelle qui jusque-là composait la cuvée de négoce Juvéniles et entrera dans Extra Libre, un vin jusqu’au-boutiste sans soufre créé en 2014 après plusieurs essais. Une réussite totale où le fruit libéré prend toute la place. Le malbec de Cahors, protégé par une matière riche en antioxydants, autorise ce type de vinification assurant la fraîcheur du fruit. Jules, non sans perfidie, s’amuse de la rivalité entre malbec argentin et cadurcien: « À Cahors on a le malbec du sol, en Argentine, ils ont le malbec « del sol », le fil conducteur ici reste sa grande fraîcheur. »
Et justement ce malbec semble autoriser toutes les audaces: la gamme entière est aujourd’hui sans soufre jusqu’à la mise. Toujours un coup d’avance pour le Cèdre, en outre pionnier de la vinification intégrale, engagée depuis belle lurette par Pascal: « Après avoir goûté la méthode chez René Barbier au Clos Mogador, j’ai décidé de créer la cuvée GC en vinification intégrale en foudres de 500 litres, on était en pleine époque Parker mais je voulais homogénéiser le bois. On a été deux à le faire au début en France avec Luc de Conti à Bergerac. » Précurseur un jour, précurseur toujours, c’est aussi Pascal qui produira le premier blanc de Cahors, au départ à partir de viognier, ensuite de sauvignon blanc, sémillon et muscadelle. Puis c’est L’Improbable, malbec contemporain, macéré quelques heures puis pressé, vinifié et élevé en fûts et mis en bouteille en juin. Et enfin, la der des ders est une cuvée hommage à Charly. Jules a voulu saluer le courage de son grand-père, personnage audacieux de la France viticole comme le furent les Perrin, Tempier, Vernay… mais qui restera humble et discret, tout entier voué à la quête du meilleur pour son domaine. La parcelle historique greffée sur place en 1958 constitue la totalité de l’assemblage de Charly, malbec en vinification intégrale dans des demi-muids dont le chêne avait 300 ans. Marie-Thérèse, elle, en a aujourd’hui 87, dame de fer du Cèdre. Elle qui ne souhaitait pas que ses fils et petits-fils reprennent le flambeau n’a heureusement pas été entendue. C’est tout à la gloire du grand Cèdre. ■
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